Oldiblog

Fermer
  Créer son blog KaZeo     Rap et RnB     Communauté Ados     Créer un blog gratuit Mercredi 25 novembre 2009   Ste Catherine  
Mieux comprendre le mondeMieux comprendre le monde
 

puce Sommaire des articles de cette rubrique

   

puce Quand la Libye se reconnecte au monde (le 09/09/2006 à 22h19)

L’ancien « Etat voyou » vu de l’intérieur

Quand la Libye se reconnecte au monde


 

Le 15 mai, le jour même où ils imposaient des sanctions contre le Venezuela, les Etats-Unis annonçaient la normalisation de leurs relations avec la Libye. Cet « Etat voyou », hier dénoncé pour ses violations des droits humains, est adoubé par Washington depuis qu’il a renoncé aux armes de destruction massive. La décision de Tripoli d’ouvrir une bourse confirme le « cours nouveau » pris par le colonel Mouammar Kadhafi.

Par Helen De Guerlache
Journaliste.




Amateurs d’archéologie antique ou de peintures rupestres, si vous avez décidé de franchir la Méditerranée pour pénétrer en Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire, vous aurez peut-être la surprise d’entendre, posée par une jeune habitante dans une contrée inattendue, la question suivante : « Connaissez-vous la chanson Je suis malade ? » Quand, pour la troisième fois, vous entendrez fredonner cet air de Serge Lama dans la petite ville de Ghat, à l’extrême sud-ouest de la Libye, dont est originaire l’écrivain Ibrahim Al-Koni (1), vous comprendrez que, malgré l’aspect poussiéreux du paysage urbain, malgré les trottoirs défoncés et le délabrement de bâtiments sociaux dignes de la banlieue parisienne, quelque chose s’est passé.

Après dix années d’isolement international, la Libye se reconnecte au monde, un mouvement qui dépasse les simples rapprochements diplomatiques. Déjà, depuis trois ans, la population adolescente contribue à faire chuter l’audience de l’austère chaîne de télévision publique Libya, en suivant, parmi d’autres émissions, les rebondissements de la « Star academy ». La version arabe, évidemment, celle que diffuse la chaîne satellitaire libanaise LBC. C’est en 2004 que Je suis malade, ce classique de la chanson française, avait ainsi été immortalisé jusque dans le désert libyen. Ici aussi, désormais, on zappe.

La généralisation de la parabole participe d’un nouveau bol d’air frais, malgré la fermeté du régime à l’intérieur des frontières. L’équipement satellite est désormais accessible à la majorité, au prix de 200 dinars (120 euros), contre 5 000 dinars auparavant. Le temps où l’on cachait les antennes dans de fausses réserves d’eau sur le toit des habitations est révolu. Partout, des cybercafés émergent à des tarifs compétitifs. Malgré la difficulté à conserver du matériel électronique dans un environnement dominé par le sable, l’ordinateur devient un équipement familier dans beaucoup de demeures. Et, depuis quelques mois, le haut débit y est entré.

Du reste, la population est généralement éduquée, et il existe un grand nombre d’universités et de diplômés. Le taux d’analphabétisme est inférieur à 14 % et ne concerne pas les jeunes générations. Mais l’enseignement des langues étrangères, disparu des programmes en 1984 pour des raisons politiques, n’est réapparu que récemment, et le niveau s’est dégradé.

Autre élément nouveau : les voyages (pour ceux qui en ont les moyens). De nombreuses compagnies aériennes desservent le pays, et les Libyens ne sont plus obligés de solliciter un visa pour quitter le territoire... L’astuce est donc d’arriver à se faire financer le séjour via les généreuses bourses d’études étatiques pour les chanceux (1 600 euros par mois, selon un professeur de français à Sebha), un stage de formation ou une mutation professionnelle au sein d’une grande entreprise nationale. « Je n’ai jamais vu un pays où les gens voyagent autant », affirme un entrepreneur français présent au Maghreb. Pour les Libyens, obtenir un visa européen est en outre moins problématique que pour les Algériens, la Libye n’étant pas un pays d’émigration. L’apparition de touristes occidentaux dans des contrées longtemps isolées du monde contribue également à cette reconnection, notamment pour ceux qui ne peuvent voyager.

Frénésie de consommation

En plus de cette ouverture sur l’extérieur – terme que récusent les responsables, estimant que c’est l’extérieur qui s’est fermé à eux... – est engagé un processus de réformes économiques depuis trois ans, après plus de trente ans d’économie centralisée. Parler de secteur privé n’est plus un tabou depuis le démantèlement de la plupart des monopoles publics d’importation et surtout la baisse sensible des tarifs douaniers. « Partout, on casse des murs pour ouvrir son échoppe comme le voisin », rapporte un expatrié. Une classe d’hommes d’affaires émerge, certes encore dans les cercles proches du pouvoir.

Avec la libéralisation des importations, tout individu qui le souhaite peut ouvrir une ligne de crédit pour acheter des produits étrangers. On trouve de tout, derrière les vitrines des avenues de Gargaresh, Ben Achour ou au centre-ville de Tripoli : appareils électroniques ou électroménagers dernier cri, ameublement de qualité, vêtements de marque ou en provenance de Chine. L’époque où quelques débrouillards faisaient secrètement un saut à Malte ou en Tunisie, les valises vides, pour en revenir chargés de marchandises est donc révolue, même si l’exportation frauduleuse de produits locaux subventionnés par l’Etat n’a pas pris fin.

Après des années de privation, on assiste par conséquent à une frénésie de consommation. C’est en achetant des récepteurs satellites à Dubaï (Emirats arabes unis), puis en les revendant (ô combien facilement) dans les villes du sud de la Libye, qu’Omar, 37 ans, a pu financer son cybercafé à Sebha, construire son appartement au-dessus de celui de ses parents et, bien sûr, se marier — un luxe qui coûte la bagatelle de 8 000 dinars minimum (les fonctionnaires gagnent environ 200 dinars par mois).

Depuis plus d’un an, les banques proposent des crédits immobiliers avantageux, de l’ordre de 40 000 dinars en moyenne, à des taux défiant toute concurrence et sur un nombre de termes vertigineux — vingt ans, quarante ans, etc. Avec en outre un programme de construction de 350 000 logements dans les prochaines années, le secteur du bâtiment et des travaux publics connaît un boom, freiné par les pénuries de ciment.

Il est d’ailleurs plus aisé d’accéder au logement par la construction que par la location, destinée aux étrangers. Et pour cause. A la fin des années 1970, le principe de « la maison appartient à celui qui l’habite » avait conduit à l’expropriation de milliers de personnes de leurs résidences secondaires et au soutien de tout Libyen sans domicile qui s’y installait. Signe peut-être d’un changement d’époque, les autorités parlent de restituer les biens confisqués et de dédommager les occupants devenus illégaux. Mais la mise en œuvre de cette décision à forte charge symbolique ne semble pas pour demain.

Les Libyens apprennent à pousser le chariot au Méhari, l’un des trois supermarchés que compte la capitale depuis un an et demi. C’est le plus grand par la taille, encore qu’il ne dépasse pas les 400 m2 de surface, et surtout le seul à posséder un vrai parking. Et ce détail compte : le parc automobile (essentiellement d’origine sud-coréenne) grandit d’année en année et s’est récemment renouvelé de manière impressionnante. Considérée comme un droit humain fondamental dans le Livre vert (l’ouvrage publié par le colonel Mouammar Kadhafi en 1973 qui constitue la référence idéologique du régime), la possession de véhicules privatifs a été largement soutenue par des subventions étatiques, notamment pour certains fonctionnaires (médecins, militaires, agents de la sécurité). Les conducteurs bénéficient de prêts très avantageux. « Résultat, il est impossible de circuler correctement dans la ville depuis deux ou trois ans », proteste Nadjma, 33 ans, employée administrative dans une compagnie pétrolière, qui s’impatiente au milieu d’embouteillages quotidiens.

Faire ses emplettes, conduire sa voiture flambant neuve le soir le long des grandes avenues constituent les passe-temps favoris d’une jeunesse qui souvent s’ennuie et trouve peu de distractions, en dehors des visites entre amis et des fêtes familiales et religieuses. Rares sont les activités culturelles ou sportives organisées, à part du football (et encore les deux équipes nationales sont-elles présidées par des fils du colonel Kadhafi). Créer une association non favorable aux principes de la révolution libyenne est d’ailleurs passible de... la peine capitale selon l’article 207 du code pénal.

Pourtant, de nouveaux lieux de socialisation apparaissent, tels les cafés branchés et des terrasses de restaurant dans les quartiers huppés de Tripoli, dans la vieille ville ou sur la place Verte. Le dernier en date de ces lieux est Iwan, cafétéria améliorée, ouverte il y a trois mois dans le quartier résidentiel de Ben Achour, avec une décoration design, de grands fauteuils en cuir rouge et un choix étendu de boissons (non alcoolisées, bien sûr). On voit un peu partout des jeunes gens habillés à la mode, du gel dans les cheveux, accrochés à leur téléphone portable. Le pays compte près de 3 millions de possesseurs de téléphone mobile, sur une population de 5,6 millions d’habitants. Et le réseau s’agrandit.

« Ce qui est tout à fait nouveau depuis trois ans, c’est que l’on voit des femmes dans les rues après la tombée de la nuit. Elles font leurs achats dans les nouvelles boutiques ouvertes jusqu’à minuit, vont au café », s’enthousiasme un expatrié algérien.

Mais la société conserve de fortes traditions et des normes sociales souvent en décalage avec les discours du colonel Kadhafi – dignes parfois de certaines féministes occidentales, lorsqu’il considère par exemple le port du voile comme « une création de Satan ». A côté des puissantes solidarités tribales, l’islam occupe par ailleurs une grande place dans la vie quotidienne des gens.

Latifa, 35 ans, travaille pour une compagnie aérienne, mais rêve de monter sa propre affaire. Sa passion : la confection de rideaux et la décoration d’intérieurs. Son souci : trouver des financements. Mais elle refuse d’emprunter à la banque, car « l’islam interdit les crédits rémunérés ». Si elle concrétise son projet, en outre, elle devra entrer seule dans la demeure d’inconnus, ce qui n’est pas bien vu. « Mais, comme ce sont souvent les femmes qui restent à la maison et décident ce genre de choses, elles m’ouvriraient plus facilement leur porte », dit-elle.

La séparation des sexes est encore fortement marquée, surtout dans les villes moyennes. Les écoles ne sont pas toutes mixtes, les mariages sont fêtés dans des tentes séparées, et les demeures disposent souvent de deux pièces communes, une pour les hommes et une pour les femmes, où chacun fait la sieste, déjeune, reçoit les visiteurs.

Farida, secrétaire comptable dans une compagnie étrangère, n’est pas voilée, ce qui est rare en Libye, mais elle précise que « ce n’est pas une bonne chose » : un jour, elle en aura le courage. Le mariage sans doute sera un déclencheur. Mais, comme ses deux sœurs, elle a dépassé la trentaine et n’est pas pressée de trouver un mari, trop habituée à son indépendance. Plusieurs de ses amies ont déjà divorcé et poursuivent leur vie professionnelle. « Le problème après un divorce, c’est qu’il faut se reloger. Il est mal vu d’habiter seule, et la solution est de retourner chez ses parents. Mais, en général, l’espace a été réoccupé par un frère fraîchement marié, et les retrouvailles ne sont pas toujours chaleureuses. »

Les femmes jouissent de droits importants comparés aux pays de la région, même si les tabous moraux ont la vie dure : interdiction pour certaines femmes de voyager seules ou d’étudier loin du foyer familial, nécessité de préserver la bonne réputation, agressions physiques en cas de relations sexuelles hors mariage, exclusion sociale lorsque les apparences ne sont plus sauves. Elles sont toutefois libres de choisir leur mari, et la réglementation du divorce leur est favorable (possibilité de le demander séparément, pension importante, disparition de la répudiation).

Le travail féminin est fortement encouragé par les dirigeants et, « depuis une dizaine d’années, les maternelles et les crèches se sont multipliées », explique Rabia, professeure de biologie dans le secondaire. Plus nombreuses dans les universités que les garçons, les femmes deviennent enseignantes, agentes administratives, secrétaires dans les sociétés étrangères, dentistes, médecins, ingénieurs, architectes... Toutefois, malgré les grands discours et leur niveau d’éducation, celles-ci ne sont encore que 26 % à travailler dans le secteur formel, selon le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). A titre de comparaison, elles sont 22,4 % en Arabie saoudite ; 30,7 % au Liban ; 37,7 % en Tunisie.

Maintien du système redistributif

Généralement, les hommes observent l’évolution sociale de façon pragmatique. « Plus le ménage a d’argent et plus on peut emprunter pour construire. Et moins le divorce coûte cher... », affirme Abdallah, 46 ans, d’origine touarègue de la région de Sebha. Il a déjà deux femmes et... dix-huit enfants, qui vivent dans une maison à des étages différents. Sa seconde épouse, la première qu’il ait réellement choisie, est informaticienne. Comme son commerce de bétail se porte bien, il voudrait épouser une troisième femme.

Malgré les restrictions légales, la polygamie semble bien acceptée dans les villes du sud. L’argument-choc avancé est souvent le rapport démographique, qui serait d’un homme pour... quatre femmes. Compte tenu de la manière dont les jeunes gens conduisent, on peut effectivement se laisser tenter par l’hypothèse d’une hécatombe, mais le tout récent recensement de la population est formel : la Libye est l’un des rares pays au monde où les femmes sont moins nombreuses que les hommes.

Enfin, la consommation d’alcool est strictement interdite, et le touriste doit se préparer au sevrage durant toute la durée de son séjour – à moins de tester courageusement le « flash » local, un alcool de datte fabriqué maison, ou de se faire inviter chez un diplomate, seul habilité à stocker un quota de bouteilles, au grand dam des chefs d’entreprises internationales qui ne disposent pas de ce privilège. Dans le sud, en plus des heures de grande chaleur entre 14 et 17 heures, les magasins ferment aux heures de prières.

Tradition ou non, l’arrivée de nouveaux produits, dans ce pays qui ne fabrique quasiment rien, pose avec force la question du pouvoir d’achat. La baisse des tarifs douaniers a davantage augmenté les marges des importateurs qu’elle ne s’est répercutée sur les prix. Les produits chinois peu chers qui inondent le marché offrent une solution, mais les salaires du secteur public, gelés depuis plus de vingt ans, restent insuffisants. L’écart de revenus entre le privé et le public ne cesse d’augmenter. Abdelkader, 29 ans, fabrique des fenêtres et des portes dans son entreprise privée : « En période de travail en continu, je peux gagner 1 000 dinars en deux semaines. »

Pour s’en sortir, les employés du secteur public (900 000 – y compris les enseignants, le personnel médical, etc. – sur 1,7 million d’actifs, selon les derniers chiffres) multiplient les boulots. Certains conduisent un taxi. « Les chefs de service dans les hôpitaux vont tous à leur clinique privée l’après-midi, rapporte un connaisseur. Ils donnent des cours à la fac et font de l’importation de médicaments. » D’autres ouvrent des boutiques, tenues le matin par des membres de la famille ou des employés africains. Il est ainsi fréquent d’être interpellé en français dans les zones frontalières du sud par des Nigériens ou des Mauritaniens.

Mais les groupes d’immigrés africains, autrefois massés le long des routes dans l’attente d’un employeur, ont fondu depuis les émeutes racistes de 2000 (2) et les expulsions. Tous sont tenus d’avoir des papiers en règle, coopération avec l’Union européenne oblige. « Notre femme de ménage somalienne a disparu pendant trois mois, rapporte Mohamed, ingénieur informatique au Royaume-Uni, dont la famille vit à Tripoli. Interpellée par des policiers en descendant d’un bus, elle n’avait pu présenter de papiers et avait été embarquée illico presto dans un camp. »

Cependant, à côté des petits salaires, le système redistributif se maintient. L’ancien premier ministre libéral, M. Choukri Ghanem, s’était rendu très impopulaire en essayant de supprimer les subventions pour certains produits (le concentré de tomate, par exemple) avant de devoir faire machine arrière. Les aliments de base tels que le pain, le sucre ou l’huile sont donc toujours subventionnés ; l’accès à l’eau est généralisé jusque dans le sud et ne coûte presque rien. La couverture électrique du pays est proche de 100 %, à des tarifs peu élevés – généralement il n’y a même pas de compteur et, même quand il y en a, on évite souvent de payer à la compagnie publique car les risques de poursuites sont faibles.

Seule l’essence a augmenté de 30 %, mais un plein ne coûte pas plus de 7 dinars. Les Libyens peuvent également se faire soigner et aller à l’école gratuitement, même si la qualité de ces services les pousse souvent à privilégier le secteur privé émergent. Enfin, une indemnisation du chômage se met en place.

Résultat : la Libye figure au 58e rang mondial du classement du PNUD en termes d’indicateurs de développement humain, soit au 1er rang africain. Le taux de scolarisation est quasiment de 100 % et l’espérance de vie de 73,6 ans.

Dans ce pays, l’un des plus étendus d’Afrique pour seulement 5,6 millions d’habitants, les infrastructures, vieillies, se concentrent sur le littoral. Le réseau routier couvre un vaste territoire, mais sa qualité se dégrade sous l’effet du climat et du nombre grandissant de camions approvisionnant le sud. Les conducteurs empruntent souvent le même côté de la voie, quitte à en changer au dernier moment à l’arrivée d’un véhicule... Des cités du sud comme Sebha ou Ghat n’ont pas de transports en commun ni de réseaux de taxi. Et, dans les villes, mieux vaut porter de bonnes chaussures pour parcourir les rues accidentées et éviter les détritus – l’état de l’assainissement est déplorable.

Un mécontentement général se fait sentir, mais on se plaint encore en parcourant des yeux le trottoir d’en face. « La démocratie, c’est le contrôle du peuple par le peuple, comme dans le Livre vert », clame par exemple Ibrahim, guide touristique et professeur d’arabe. Son ardeur toute jamahiriyenne se comprend. Depuis trois ans, en lieu et place d’une activité d’enseignant dont il continue de percevoir le salaire, il est l’un des cinq sous-responsables de la sécurité d’une région du sud. « Tout le monde me connaît, je suis l’intermédiaire entre le peuple et l’Etat. Notre pays ressemble à un corps humain dont les éléments doivent être solidaires, sinon c’est le chaos ! Il y a les bras et les jambes, ce sont les policiers, il y a le cerveau [nous]. Les yeux, ce sont l’ensemble des citoyens. Quand il y a un problème de voisinage ou un mari qui bat son épouse, les gens me téléphonent, moi j’en informe mes autorités et l’on convoque les responsables. Tout le monde est solidaire, c’est ça la démocratie ! »

Les policiers que l’on croise en sa présence le saluent chaleureusement. « Ils savent que j’ai autorité sur eux », dit fièrement Ibrahim. Sa carte d’agent de la sécurité lui ouvre toutes les portes et, quand ses « informations » (en fait, de la délation) sont bonnes, la récompense est généreuse (voiture subventionnée, prêt immobilier, autorisations). « Mais quand mon école a besoin de moi, je dois être prêt. » Un vrai sacerdoce... « Et moi, je suis l’ami d’Ibrahim ! », plaisante son aide de camp.

A l’est du pays, à Benghazi, ancienne capitale, l’atmosphère est différente, la critique plus audacieuse, comme lors des manifestations de février dernier contre les caricatures du prophète Mahomet, qui se sont finalement retournées contre le régime. La ville éprouve un sentiment de frustration devant le développement de Tripoli. Bastion de la confrérie senoussie (ancien soutien de la monarchie), elle est la base d’une opposition islamiste sévèrement réprimée. Les solidarités tribales y sont prégnantes. « Peu de juges voudront se mettre à dos une tribu influente en se mêlant d’une vendetta ou d’un “crime d’honneur” », explique Hassan, 20 ans, de Benghazi.

Mais la contestation populaire ne dépasse pas vraiment l’expression d’une lassitude générale qui se traduit par la désertion des Congrès populaires de base (3), pourtant piliers du système jamahiriyen. Alors que les caisses de l’Etat se gonflent de recettes pétrolières records (30 milliards de dollars en 2005), le régime a les moyens pour un temps encore de s’acheter un consensus social par son système redistributif et ses grands projets d’infrastructures. Cependant, avec plus d’une centaine de chaînes satellitaires à leur disposition, les Libyens s’impatientent car ils situent plus justement leur pays dans la région. « Pourquoi ne nous sommes-nous pas développés comme les Emirats arabes unis, ce pays pétrolier qui n’était comme nous qu’un petit pays désertique dans les années 1970 ? » Telle est la nouvelle rengaine.

Helen De Guerlache.






(1) Ibrahim Al-Koni, l’un des plus grands écrivains contemporains de langue arabe, reste encore très méconnu en France. Seulement six de ses livres ont été traduits : Les Mages, Phébus, Paris, 2005 ; Poussière d’or, Gallimard, Paris, 1998 ; Le Saignement de la pierre, L’Esprit des péninsules, Paris, 1999 ; L’Herbe de la nuit, L’Esprit des péninsules, Paris, 2001 ; Un œil qui jamais ne se ferme, Alain Sèbe Images, Vidauban, 2001 ; L’Oasis cachée, Phébus, Paris, 2002.

(2) En septembre 2000, des émeutes contre les immigrés africains firent une centaine de victimes (officiellement, six morts). Leur nombre est passé depuis de 2,5 millions à l’époque à 600 000 aujourd’hui..

(3) il y en a plus de quatre cents ; ils sont la base du mécanisme inventé par M. Kadhafi pour réaliser la démocratie directe. Les citoyens âgés de plus de 18 ans sont censés y parler de ce qu’il faudrait améliorer, puis un comité de base transmet vers l’instance supérieure les « décisions » du peuple ; pendant les trois jours de séance, tous les magasins doivent baisser rideau ; mais ces congrès sont noyautés par les membres des Comités révolutionnaires, qui veillent au grain. plus personne n’est dupe du fait que les décisions vont dans l’autre sens, soit du haut vers le bas. et donc plus grand monde n’y va, à moins d’en attendre des bénéfices, au point que le colonel Kadhafi s’en est récemment plaint...



 

[ Ajouter un commentaire | 0 commentaire(s) | Imprimer | Permalien ]

 

puceMises à jour

 - Vies et mort du tiers-monde News 13/09/2006
 - Liban : avertissement du Hezbollah à la Finul Articles 22/09/2006
 - Le Figaro Liens 22/09/2006